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Théâtre français 07-08
Bilan artistique de Denis Marleau

« La morale du théâtre d’art, c’est la conscience de ce qui se fait. On ne peut jamais l’atteindre vraiment, c’est une chose vers quoi on tend. » Stanislavski

Pendant les sept années au cours desquelles le Centre national des Arts m’a accordé le privilège de diriger le Théâtre français, j’ai voulu me mettre au service d’une certaine conception d’un théâtre d’art qui offrirait à voir et à entendre, sans aucune hiérarchie, sans approche schématique, des œuvres reflétant la complexité du monde et de la réalité qui nous entourent. Il s’est agi pour moi de travailler à l’émergence d’un lieu de parole qui soit autre, où est privilégié ce qui ne peut être déterminé, récupéré ou instrumentalisé; de faire de la création une rencontre non reproductible et risquée sinon fragile avec l’autre, plutôt que de s’appuyer sur un programme d’animation culturelle où chacun ne cherche que l’écho rassurant de sa propre voix.

Quand je suis arrivé comme directeur artistique du Théâtre français du Centre national des Arts, la construction de ce lieu partagé de nos différences avait déjà été amorcée par André Brassard et poursuivie par Robert Lepage, qu’il a été pour moi important d’inviter pour réaffirmer la continuité historique de cette institution. Ce même esprit de continuité qui veut que chaque génération d’artistes éprouve le besoin de valoriser les filiations avec des pratiques multiples a présidé aussi à la venue de Jean-Pierre Ronfard et de Paul Buissonneau, deux chefs de troupe et formateurs parmi les plus inspirants du théâtre québécois. Dès mon arrivée à Ottawa, ce souci de transmission s’est manifesté encore plus spécifiquement par la mise sur pied des Laboratoires du Théâtre français, où chaque printemps un artiste – dont André Markowicz, Stuart Seide, Alain Françon, Brigitte Haentjens – est invité à partager avec des pairs ses interrogations, son savoir, sa pratique.

À l’origine de la représentation théâtrale qui est toujours une expérience collective, il y a d’abord un acte solitaire d’écriture dont la singularité est telle que ce partage ne peut s’accomplir qu’à travers ce que l’autre a de fondamentalement différent et de plus improbable. En fait, mon travail de directeur artistique a beaucoup consisté à repérer et à convoquer des voix d’auteurs uniques. Je les ai trouvées ici (des auteurs confirmés comme Michel Tremblay, Daniel Danis, Pierre Perreault, Normand Chaurette, Réjean Ducharme, Jean Marc Dalpé, et des voix nouvelles telles Wajdi Mouawad, Evelyne de la Chenelière, Alexis Martin, Serge Boucher, Marcel Pomerlo et Kevin Kerr), dans les écritures contemporaines d’ailleurs (Alessandro Baricco, Jon Fosse, José Pliya, Ivan Viripaev, Gregory Burke, Mark O’Rowe, Philippe Minyana), dans les classiques du temps présent (Edward Bond, Marguerite Duras, Franz Kafka, Robert Pinget, Samuel Beckett, Bernard-Marie Koltès, Sylvia Plath, Marina Tsvetaïeva) et les grands auteurs du répertoire tels Shakespeare, Tchekhov, Maeterlinck, Molière, Marivaux, Plaute, Homère, Feydeau, Corneille.

Ma pratique du plateau m’a enseigné aussi qu’il est bien illusoire de croire que l’on peut laisser parler un grand texte. Il faut le faire parler, sinon il demeurera muet. Pour cette raison, j’ai recherché des metteurs en scène qui abordent les textes sans innocence, avec des conceptions ludiques ou intellectuelles fortes : je pense particulièrement à Alain Françon et son travail sur l’œuvre de Bond, à Brigitte Haentjens et son exploration du continent féminin, ou plus récemment à Galin Stoev qui s’empare du texte comme un musicien-performeur. J’ai également invité ceux qui travaillent à modifier les perceptions, à bousculer les codes de la représentation, car souvent ce sont les nouveaux langages et les formes inédites qui parviennent à exhiber ce qui était auparavant indistinct. Les métissages du théâtre, notamment, témoignent de cette recherche, que ce soit avec les nouvelles technologies (Marie Brassard, Robert Lepage, et moi-même), la danse-théâtre (Paula de Vasconcelos et Dulcinée Langfelder), le théâtre musical de L’Homme de la Mancha ou le cirque-théâtre des 7 doigts de la main. À leur manière, les Spectacles-midi, en créant une tension entre parole et musique, relèvent aussi d’une transversalité féconde.

Toute expérience théâtrale se fonde évidemment sur la présence de l’acteur, celui-là même qui sait renverser les rôles, les sexes, les identités. Si j’ai convoqué des interprètes comme Gabriel Gascon, Pierre Lebeau, Céline Bonnier, Marie Brassard, Jack Robitaille, Christiane Pasquier, Pascale Montpetit et Gabriel Arcand, c’est qu’aucun d’entre eux ne joue de façon vraisemblable, c’est-à-dire attendue. Ils tiennent le spectateur en état d’attention par un travail créateur continu qui rend chacune de leur parole et chacun de leur geste à la fois indiscutable et imprévisible.

Un théâtre doit aussi travailler à joindre la réflexion et l’action en suscitant des partenariats qui contribueront à faire entendre sa voix dans la rumeur de la collectivité. Cette voix, il importait pour moi qu’elle puisse dialoguer avec d’autres instances de la Cité, comme l’Université d’Ottawa pour des débats publics, des conférences ou des colloques – comme celui sur Samuel Beckett. Elle s’exprime également par ce forum de réflexion que sont Les Cahiers du Théâtre français : une publication distribuée à nos abonnés qui fait en sorte que les artistes et les penseurs peuvent mieux se faire entendre.

L’implication artistique du CNA a toujours débordé largement la région de la capitale nationale. En ce sens, nous avons réitéré et même cherché à bonifier notre soutien artistique au théâtre professionnel des communautés francophones canadiennes, via notre cadre d’intervention du Développement du théâtre en régions et par la mise sur pied et la production du Festival Zones Théâtrales. En Europe, il était pour moi tout aussi indispensable de jeter des passerelles avec certains des pôles de création dramaturgique les plus stimulants; c’est ainsi que nous avons accueilli les spectacles du Théâtre de la Colline (de Paris) et de la Cie Fraction (de Bruxelles), et que nous recevrons bientôt l’Odéon-Théâtre de l’Europe. À l’inverse, ont circulé à l’étranger nos productions telles La Dernière Bande, Le Moine noir, Nous étions assis sur le rivage du monde…, Les Reines, Dors mon petit enfant et Comédie, sans parler des nombreux spectacles d’Ex Machina ou d’Infrarouge que nous avons coproduits.  

Pour 2007-2008, j’ai rassemblé des artistes significatifs de mon parcours autour d’une saison qui tisse des liens entre le présent et le passé et pose à nouveau, inlassablement, la question de la différence de l’autre à travers la figure tutélaire de Shakespeare dont les pulsations se font sentir à travers Othello, La Rose et la Hache et Genèse no 2. C’est aussi une saison où les auteurs d’aujourd’hui s’allient à ceux du passé : Jean Marc Dalpé s’inspire de Tchekhov, Alexis Martin récrit Homère, Normand Chaurette arrache sa protagoniste à Wedekind, Kundera adapte Diderot et Carmelo Bene malmène avec bonheur Shakespeare. La problématique de l’altérité est aussi au cœur de L’Iliade, de Moi chien créole, de Ce qui meurt en dernier et de Bashir Lazhar. Et l’autre, c’est aussi celui de la classe sociale d’au-dessus ou d’en-dessous comme dans Jacques et son maître.

Le rideau maintenant va retomber et je me dis que tout vient au bon moment. Celui marquant la fin d’une étape de mon parcours d’homme de théâtre qui fut remplie de belles surprises, de découvertes heureuses, de rencontres inespérées et qui ouvre déjà sur d’autres perspectives des plus stimulantes, parce que la création en sera toujours la cohérence fondamentale.

J’aimerais remercier très sincèrement Peter Herrndorf pour l’invitation qu’il m’a faite de travailler au Centre national des Arts et pour le soutien constant dont il m’a honoré tout au long de mon mandat. J’ai eu aussi le grand privilège d’être accompagné de près et au quotidien par Fernand Déry et Paul Lefebvre qui, par leurs grandes compétences respectives, m’ont aidé à réaliser mon projet artistique. Depuis mon arrivée en décembre 2000, j’ai pu également compter sur chaque membre de l’équipe du Théâtre français que je remercie de tout cœur pour leur dynamisme, leur professionnalisme et leur dévouement. Et enfin, c’est avec beaucoup de reconnaissance que je vous remercie, cher public, d’avoir été fidèle aux rendez-vous au cours de toutes ces saisons, dans cet esprit d’aventure et d’ouverture qui donne un sens si précieux à la rencontre théâtrale. 

En terminant, je me réjouis de voir arriver Wajdi Mouawad à la barre du Théâtre français. Des berges et d’autres paysages pointent à l’horizon, des musiques nouvelles résonnent au loin. Bon voyage à vous tous! 

Denis Marleau


Denis Marleau
Photo © Gabor Szilasi









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